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Cantique à Elsa Lyrics by Louis Aragon

Les Yeux d’Elsa

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1. Ouverture
Je te touche et je vois ton corps et tu respires
Ce ne sont plus les jours du vivre séparés
C'est toi tu vas tu viens et je suis ton empire
Pour le meilleur et pour le pire
Et jamais tu ne fus si lointaine à mon gré
Ensemble nous trouvons au pays des merveilles
Le plaisir sérieux couleur de l'absolu
Mais lorsque je reviens à nous que je m'éveille
Si je soupire à ton oreille
Comme des mots d'adieu tu ne les entends plus
Elle dort Longuement je l'écoute se taire
C'est elle dans mes bras présente et cependant
Plus absente d'y être et moi plus solitaire
D'être plus près de son mystère
Comme un joueur qui lit aux dès le point perdant
Le jour qui semblera l'arraacher à l'absence
Me la rend plus touchante et plus belle que lui
De l'ombre elle a gardé les parfums et l'essence
Elle est comme un songe des sens
Le jour qui la ramène est encore une nuit
Buissons quotidiens à quoi nous nous griffâmes
La vie aura passé comme un air entêtant
Jamais rassasié de ces yeux qui m'affament
Mon ciel mon désespoir ma femme
Treize ans j'aurais guetté ton silence chantant
Comme le coquillage enregistre la mer
Grisant mon cœur treize ans treize hivers treize étés
J'aurai tremblé treize ans sur le seuil des chimères
Treize ans d'une peur douce-amère
Et treize ans conjuré des périls inventés
O mon enfant le temps n'est pas à notre taille
Que mille et une nuits sont peu pour des amants
Treize ans c'est comme un jour et c'est un feu de paille
Qui brûle à nos pieds maille à maille
Le magique tapis de notre isolement
2. Les belles
Scharriar Scharriar que la hache s'arrête
O monde condamné déjà le sol lui faut
Une histoire d'amour Dernière cigarette
Et c'est une chanson secrète
Qui fait au bord du ciel hésiter l'échafaud
Amants écartelés quelle pire aventure
Craindre que cette mort de l'absence essayée
Naguère à cette guerre où les baisers se turent
Mort ne plus se voir torture
De toutes les chansons trop chèrement payée
Il n'est plus d'île heureuse au cœur des mers du Sud
Voici l'aurore atroce et l'oiseau du matin
Voici l'heure venue où nulle solitude
Nul Harrar et nulle Bermude
Ne sauront abriter l'homme ni son destin
Puisque rien ne l'abrite eh bien qu'il se consume
Sa revanche du moins est dans l'éclat du feu
Vaincu mais des vainqueurs la mer lave l'écume
Un jour on saura que fûmes
Vous deux ô mon amour et que saura-t-on d'eux
Si leurs lèvres n'avaient au-dessus du grimoire
Francesca Paolo formé dans l'infini
Aux Amours Lancelot cet immortel fermoir
Qui donc garderait la mémoire
Qu'il fut une cité du nom de Rimini
L'ombre de Bérénice est plus que Rome grande
De Vérone sanglante il reste un seul tombeau
Et de l'Alpe homicide une odeur de lavande
Fortes comme la mort légendes
Le clair de nos baisers fera le ciel plus beau
Tant pis si le bateau des étoiles chavire
Puisqu'il porte ton nom larguez larguez les ris
On le verra briller au grand mât du navire
Alors Hélène Laure Elvire
Sortiront t'accueillir comme un mois de Marie
Elles diront Elsa comme un mot difficile
Elsa qu'il faut apprendre à dire désormais
Elsa qui semble fait d'un battement des cils
Elsa plus doux que n'est Avril
Elles diront Elsa que c'est un mois de Mai
Elles diront Elsa sans que ça soit étrange
Comme un tapis en Perse une soie à Lyon
Comme à Cordoue un soir qui fleure les oranges
Comme un tilleul près d'une grange
Et la poussière d'or aux yeux des papillons
Elles diront Ces yeux sont les yeux qui lui plurent
Et moi je serai là qui nouerai ton soulier
Entre elles murmurant Elvire cette allure
Hélène cette chevelure
Ont Laure je ne sais quel charme familier
Etaient-elles deux sœurs que je crois la connaître
Différente et semblable à l'autre bien-aimée
Or l'une a des yeux d'or et l'autre deux fenêtres
Ouvrant sur l'être et le non-être
Le criminel azur d'un rêve de Crimée
Oui deux sœurs qu'uniront ici mes stratagèmes
Et Lili comme toi faite pour les chansons
Ecoute à tout jamais son poète que j'aime
Mort un beau soir sur son poème
Que les enfants perdus chantent à leur façon
Mais ne reparlons plus de ce qui te chagrine
Une étoile de glace a perlé sur ta joue
Les pleurs de l'empyrée ont l'air d'aigues-marines
Et les sanglots de ta poitrine
Tournent au fond du ciel un désespoir de roues
Vous qui nous survivez comme à l'avare l'or
Vous à qui l'homme voue un culte de dulie
Dites à mon amour qu'il ne se peut forclore
Elvire Hélène Lili Laure
Et portez-la parée à périhélie
3. La constellation
Aucun mot n'est trop grand trop fou quand c'est pour elle
Je lui songe une robe en nuage filés
Et je rendrai jaloux les anges de ses ailes
De ses bijoux les hirondelles
Sur la terre les fleurs se croiront exilées
Je tresserai mes vers de verre et de verveine
Je tisserai ma rime au métier de la fée
Et trouvère du vent je verserai la vaine
Avoine verte de mes veines
Pour récolter la strophe et t'offrir ce trophée
Le poème grandit m'entraîne et tourbillonne
Ce Saint-Laurent pressent le Niagara voisin
Les cloches des noyés dans ses eaux carillonnent
Comme un petit d'une lionne
Il m'arrache la terre aux patients raisins
Voici le ciel pays de la louange énorme
C'est de tes belles mains que neige la clarté
Etoile mon étoile aux doigts de chloroforme
Comment veux-tu que je m'endorme
Tout me ramène à toi qui m'en semble écarter
En parlant de tes mains comment se peut-il faire
Que je n'en ai rien dit moi qui les aime tant
Tes mains que tant de fois les miennes réchauffèrent
Du froid qu'il fait dans notre enfer
Primevères du cœur promesses du printemps
Tes merveilleuses mains à qui d'autres rêvèrent
Téméraires blancheurs oiseaux de paradis
Et que jalousement mes longs baisers révèrent
Automne été printemps hiver
Tes mains que j'aime tant que je n'en ai rien dit
Le secret de ces mains au delà de notre âge
Mènera les amants qui parleront de nous
Mais qu'est un beau soleil à qui n'a vu l'orage
Sans le désert qu'est le mirage
On sait un pays grand lorsqu'il est à genoux
Aux misères sans nom de ce temps misanthrope
Je lierai notre amour afin que nos neveux
Tournant vers sa lueur leurs yeux héliotropes
Comprennent la nuit de l'Europe
Au brasero flambant qu'y forment tes cheveux
Dans le ciel désastreux d'un jeune Herculanum
Brûlante toison d'or comme un champ de colza
Le premier je décris et le premier je nomme
Hier inconnue aux astronomes
Ta constellation Chevelure d'Elsa
Tu déconcerteras sur la carte stellaire
Les tireurs d'horoscope et leurs calculs peureux
Lèche-ciels empressés prophétisant pour plaire
Prêts à donner la couronne vallaire
Au premier chien couchant s'il est soldat heureux
Aéroport d'espoir tes phares font surgir
Un destin raturé dans ses douze maisons
Et l'on voit s'élever comme un bel autogyre
Le nouvel an de notre Hégire
Dans les mèches de feu que tu fais aux prisons
4. Ce que dit Elsa
Tu me dis que ces vers sont obscurs et peut-être
Qu'ils le sont moins pourtant que je ne l'ai voulu
Sur le bonheur volé fermons notre fenêtre
De peur que le jour n'y pénètre
Et ne voile à jamais la photo qui t'a plu
Tu me dis Notre amour s'il inaugure un monde
C'est un monde où l'on aime à parler simplement
Laisse là Lancelot Laisse là Table Ronde
Yseut Viviane Esclarmonde
Qui pour miroir avaient un glaive déformant
Lis l'amour dans mes yeux et non pas dans les nombres
Ne grise pas ton cœur de leurs philtres anciens
Les ruines à midi ne sont que des décombres
C'est l'heure où nous avons deux ombres
Pour mieux embrasser l'art des sciomanciens
La nuit plus que le jour aurait-elle des charmes
Honte à ceux qu'un pur ne fait pas soupirer
Honte à ceux qu'un enfant tout à coup ne désarme
Honte à ceux qui n'ont pas de larmes
Pour un chant dans la rue une fleur dans les prés
Tu me dis Laisse un peu l'orchestre des tonnerres
Car par le temps qu'il fait il est de pauvres gens
Qui ne pouvant chercher dans les dictionnaires
Aimeraient des mots ordinaires
Qu'ils se puissent tout bas répéter en songeant
Si tu veux que je t'aime apporte-moi l'eau pure
A laquelle s'en vont leurs désirs s'étancher
Que ton poème soit le sang de ta coupure
Comme un couvreur sur la toiture
Chante pour les oiseaux qui n'ont où se nicher
Que ton poème soit l'espoir qui dit A suivre
Au bas du feuilleton sinistre de nos pas
Que triomphe la voix humaine sur les cuivres
Et donne une raison de vivre
A ceux que tout semblait inviter au trépas
Que ton poème soit dans les lieux sans amour
Où l'on trime où l'on saigne où l'on crève de froid
Comme un air murmuré qui rend les pieds moins lourds
Un café noir au point du jour
Un ami rencontré sur le chemin de croix
Pour qui chanter vraiment en vaudrait-il la peine
Si ce n’est pas pour ceux dont tu rêves souvent
Et dont le souvenir est comme un bruit de chaînes
La nuit s'éveillant dans tes veines
Et qui parle à ton cœur comme au voilier le vent
Tu me dis Si tu veux que je t'aime et je t'aime
Il faut que ce portrait que de moi tu peindras
Ait comme un ver vivant au fond du chrysanthème
Un thème caché dans son thème
Et marie à l’amour le soleil qui viendra
5. Le regard de Rancé
Comme autour de la lampe un concert de moustiques
Vers le plafond spirale et la flamme convoie
Du fin fond du malheur où reprend ce cantique
Dans un fandango fantastique
Un chœur dansant s'élève et répond à ta voix
Ce sont tous les amants qui crurent l'existence
Pareille au seul amour qu'ils avaient ressenti
Jusqu'au temps qu’un poignard l'exil ou la potence
Comme un dernier vers à la stance
Vienne à leur cœur dément apporter démenti
Si toute passion puise dans sa défaite
Sa grandeur sa légende et l’immortalité
Le jour de son martyre est celui de sa fête
Et la courbe en sera parfaite
A la façon d’un sein qui n'a point allaité
Toujours les mêmes mots à la fin des romances
Comme les mêmes mots les avaient commencées
Le même cerne aux yeux dit une peine immense
Comme il avait dit la démence
Et l'éternelle histoire est celle de Rancé
Saoulé par le grand air il quitte ses domaines
Ayant fait bonne chasse et plus heureux qu'un roi
Son cheval et l'amour comme un fou le ramènent
Après une longue semaine
A la rue des Fossés Saint-Germain l'Auxerrois
Il voit déjà les longs cheveux et les yeux tendres
De Madame la Duchesse de Montbazon
Il la voit il l'entend ou du moins croit l'entendre
Qui se plaint de toujours attendre
Et lui tend ses bras nus plus beaux que de raison
L'escalier dérobé la porte et c'est l'alcôve
Les rideaux mal tirés par des doigts négligents
Il reconnaît ces yeux que souffrir a faits mauves
Cette bouche et ces boucles fauves
Cette tête coupée au bord d'un plat d'argent
Aveugles chirurgiens qui déchirent les roses
Les embaumeurs entre eux parlaient d'anatomie
Autour du lit profond où le beau corps repose
Qui trouve son apothéose
Comme le pain rompu la blancheur de sa mie
Au cloître que Rancé maintenant disparaisse
Il n'a de prix pour nous que dans ce seul moment
Et dans ce seul regard qu'il jette à sa maîtresse
Qui contient toutes les détresses
Le feu du ciel volé brûle éternellement
Ce moment de Rancé sur le seuil de la chambre
Que ne l'a fût-ce un soir vaguement éprouvé
Et senti le frisson glacé comme un décembre
Envahir son cœur et ses membres
A-t-il aimé vraiment a-t-il vraiment rêvé
Un soir j'ai cru te pendre et chez nous dans les glaces
Je lisais les reflets des bonheurs disparus
Ici tu t'asseyais c'était ici ta place
De vivre étais-tu donc si lasse
On entendait siffler un passant dans la rue
Un soir j'ai cru te perdre et de ce soir je garde
Le pathétique espoir d’un miracle incessant
Mais la peur est entrée en moi comme une écharde
Il me semble que je retarde
A tenir ton poignet la fuite de ton sang
Un soir j'ai cru te perdre Eisa mon immortelle
Ce soir mortel pour moi jamais n'a pris de fin
Nuit d'un Vendredi-Saint que tes grands yeux constellent
La mort comme la vie a-t-elle
La saveur de l'ivresse ô mon verre de vin
Cauchemar renaissant souvenir tyrannique
Il éveille en mon cœur des accords souterrains
Il déchaîne à l'écho tout un jeu d’harmoniques
D'autres soirs et d'autres paniques
Les couplets interdits dont il est le refrain
Le beau corps déchiré gisait dans sa demeure
On entendait pleurer tout bas dans les fossés
On entendait parler tout haut les embaumeurs
Mon pays faut-il que tu meures
Et tout un peuple avait le regard de Rancé
Tu vivras Nous voici de retour de la chasse
C’est assez de sanglots emplir notre logis
Ils ont voulu pourtant que nos mains te touchassent
O Samte déjà dans ta châsse
Ecartez-vous de moi Démons Analogies
Le deuil que dans mon sein comme un renard je cache
Dites si vous voulez qu’il n’est pas de saison
Le sens de ma chanson qu’importe qu’on le sache
Puisque règne aujourd’hui la hache
Que venez-vous parler au nom de la raison
6. Elsa-Valse
Où t'en vas-tu pensée où t'en vas-tu rebelle
Le Sphinx reste à genoux dans les sables brûlants
La Victoire immobile en est-elle moins belle
Dans la pierre qui l'encorbelle
Faute de s’envoler de l’antique chaland
Quelle valse inconnue entraînante et magique
M'emporte malgré moi comme une folle idée
Je sens fuir sous mes pieds cette époque tragique
Eisa quelle est cette musique
Ce n’est plus moi qui parle et mes pas sont guidés
Cette valse est un vin qui ressemble au Saumur
Cette valse est le vin que j'ai bu dans tes bras
Tes cheveux en sont l'or et mes vers s'en émurent
Valsons-la comme on saute un mur
Ton nom s'y murmure Eisa valse et valsera
La jeunesse y pétille où nos jours étant courts
A Montmartre on allait oublier qu'on pleura
Notre nuit a perdu ce secret du faux-jour
Mais a-t-elle oublié l’amour
L'amour est si lourd Eisa valse et valsera
Puis la vie a tourné sur ses talons de songe
Que d'amis j'ai perdu L'un tirait les tarots
L'autre en dormant parlait de l'amour des éponges
Drôles de gens que l'ombre ronge
Fanfarons de l'erreur qui jouaient aux héros
Souviens-toi des chansons que chantait pour nous plaire
La négresse au teint clair ce minuit qu'on poudra
Avant l'aube en rentrant on prenait un peu l'air
Que de nuits ainsi s'envolèrent
O temps sans colère Elsa valse et valsera
Achetée à crédit la machine à écrire
Nous mettait tous les mois dans un bel embarras
On n'avait pas le sou Qu'il est cher de chérir
Mes soucis étaient tes sourires
Car je pouvais dire Elsa valse et valsera
Puis la vie a tourné sur ses talons de verre
Le tzigane du sort changea de violon
Nous avons voyagé par un monde sévère
Qui roulait la tête à l'envers
Des sanglots étouffés mêlés à ses flonflons
Tu faisais des bijoux pour la ville et le soir
Tout tournait en colliers dans tes mains d'Opéra
Des morceaux de chiffon des morceaux de miroir
Des colliers beaux comme la gloire
Beaux à n'y pas croire Elsa valse et valsera
J'allais vendre aux marchands de New-York et d'ailleurs
De Berlin de Rio de Milan d'Ankara
Ces joyaux faits de rien sous tes doigts orpailleurs
Ces cailloux qui semblaient des fleurs
Portant tes couleurs Elsa valse et valsera
Puis la vie a tourné sur ses talons de rage
Des éclairs traversaient les tubes de néon
On entendait hennir des chevaux de nuages
Traînant des voitures d'orage
Le jazz contre un tambour troque l'accordéon
Ce qui suit pourrait mal se danser quand César
A pour vous dévorer les chacals qu'il voudra
Mais quel air tourbillonne au tombeau de Lazare
Entends-tu son rythme bizarre
Au bal des hasard Elsa valse et valsera
Nous aurons traversé le cyclone et le sort
L'enfer est sur la terre et le ciel y cherra
Mais voici qu'à l'horreur il succède une aurore
Et que cède à l'amour la mort
Elsa valse encore Elsa valse et valsera
Et la vie a tourné sur ses talons de paille
Avez-vous ses yeux Ce sont des yeux d'enfant
La terre accouchera d'un soleil sans batailles
Il faut que la guerre s'en aille
Mais seulement que l'homme en sorte triomphant
Mon amour n'a qu'un nom c'est la jeune espérance
J'en retrouve toujours la neuve symphonie
Et vous qui l'entendez du fond de la souffrance
Levez les yeux beaux fils de France
Mon amour n'a qu'un nom Mon cantique est fini

About “Cantique à Elsa” by Louis Aragon

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